Haute main et doigts brisés : des élections municipales croates entre bouleversement et continuité

Crédits photo : Pixsell

Le 28 février 2021, tard le soir, les principaux médias et portails d’informations croates annoncent le décès soudain de Milan Bandić, d’une crise cardiaque. Gratifié du qualificatif de “maire de capitale le plus longtemps en activité au monde”, celui-ci était à la tête de Zagreb depuis l’an 2000.

Cette fin abrupte met un terme à un débat qui se profilait depuis plusieurs années dans les journaux croates : le maire de la capitale avait-il réellement une chance d’être réélu pour la cinquième fois ? Car, à peine trois mois plus tard, les 16 et 30 mai 2021 se tiennent lieu le premier et le second tour des élections municipales et régionales croates, durant lesquelles ont été désignés les maires (gradonačelnik), chefs de région ou de “comitat” (župan), ainsi que les législatifs correspondants – avec des résultats surprenants.

    HDZ et SDP : haute main et doigts brisés

En effet, une claire dichotomie se dessine déjà au premier tour de ces élections, dont le second tour aura lieu ce dimanche 30 mai. D’un côté, les candidats des deux partis traditionnels croates, le HDZ (Union démocratique croate, premier parti du pays, conservateur et actuellement au pouvoir) et le SDP (Parti social-démocrate, historiquement le principal parti d’opposition), ont réaffirmé leur emprise sur leurs bastions traditionnels, renouvelant a priori le “duopole” qui prévaut depuis près de 30 ans. C’est tout particulièrement le cas du HDZ qui, s’il obtient un score mitigé de manière générale, assoit clairement sa domination dans les plus petites villes et les régions rurales du pays : il annonçait ainsi sa victoire tacite dans 48 municipalités deux semaines avant même le premier tour des élections, avant d’en remporter 204 autres après celui-ci. Le SDP, pour sa part, maintient plus difficilement sa position dominante dans le nord et le nord-ouest du pays où il est traditionnellement fort, tout particulièrement en Istrie.

Malgré un léger recul, la haute main du HDZ sur la politique croate reste néanmoins indéniable : selon une analyse du portail Faktograf, le HDZ aurait près de quatre fois plus de membres dans les législatifs municipaux que le second parti du pays, le SDP – soit respectivement 1’766 membres contre 421, totalisant 248’992 voix contre 86’327. 

Néanmoins, si les deux partis traditionnels du pays restent dominants, il n’y a là qu’une victoire en demi-teinte. C’est particulièrement le cas pour le SDP, dont le score tend presque à la défaite : s’il reste le deuxième parti du pays, ses résultats reflètent son niveau de popularité, d’à peine 15 %, soit son score le plus bas depuis les premières élections multipartites il y a près de 30 ans selon le sondage national mensuel Crobarometar, et ce malgré le changement récent et radical dans la direction du parti. Ainsi, avant même le premier tour des élections, le journaliste Tomislav Klauski qualifiait le de “totalement perdu”. 

La victoire est néanmoins également en demi-teinte pour le HDZ. Concurrencé au centre depuis quelques années par le MOST (Pont des listes indépendantes) et de nouvelles options libérales, il l’est désormais également sur sa droite par l’ultranationaliste Mouvement patriotique (Domovinski Pokret) fondé en février 2020 par le chanteur et candidat malheureux à la présidence Miroslav Škoro. Le Mouvement patriotique bénéficie en effet du virage modéré du HDZ opéré dès 2016 par le Premier Ministre Andrej Plenković en récupérant les voix de l’aile droite déçue du parti conservateur traditionnel, et devient ainsi la troisième force politique en termes de mandat dans des législatifs municipaux, toujours selon Faktograf

Outre le Mouvement patriotique, les élections municipales ont par ailleurs confirmé la montée en force de nouvelles oppositions sur l’intégralité du spectre politique, et ce en particulier dans trois des plus grandes villes du pays : Split, Rijeka et Zagreb. Ainsi, la domination conservatrice de Split est mise à mal par l’arrivée d’un candidat centriste inattendu, Ivica Puljak, sorti vainqueur du premier tour, tandis qu’un candidat indépendant proche du HDZ, Davor Štimac, met à mal l’hégémonie sociale-démocrate dans la ville que le SDP tient depuis les années 1990. C’est néanmoins Zagreb qui a le plus attiré l’attention.

    A qui est Zagreb ?

La capitale, qui compte plus d’un million d’habitants soit un cinquième de la population totale du pays, a en effet été secouée par les nombreux scandales de corruption de son quasi indétrônable ex-maire Milan Bandić, provoquant d’importantes manifestations et la naissance de nouvelles options politiques d’opposition.

Car, dans un univers politique où les scandales de corruption sont récurrents, Milan Bandić est devenu un parangon, au point d’être tourné en dérision : un candidat a l’élection présidentielle a ainsi usurpé son nom, affirmant se “battre pour la corruption” et s’est présenté sous le slogan “la corruption pour tous, pas seulement pour eux”. Les “affaires”, Milan Bandić les a en effet accumulées, en particulier lors de son dernier mandat : à sa mort, le portail d’informations Total Croatia News faisait état de 250 dépôts de plaintes, dont une arrestation par la police en 2014 ainsi que ses deux comparaisons en justice pour corruption, l’une toujours en cours au moment de son décès, l’autre ayant débouché en 2018 sur son acquittement. Le portail polémique Index.hr, le lendemain de sa mort, fustigeait l’éloge funèbre qu’avaient dressé les chaînes d’information de celui que le portail affichait en “synonyme de corruption”. Ces diverses et nombreuses affaires ont ainsi fait –de manière récurrente durant la dernière législature du maire– la une des journaux et hebdomadaires croates. A cela se sont ajoutés des scandales de gestions, notamment son refus initial de rénover la ville après le tremblement de terre qui a frappé Zagreb au printemps 2020 ainsi que les inondations qui suivirent six mois plus tard, dues à des infrastructures de drainage vétustes, censées être rénovées plusieurs années plus tôt (voir Emergency Management Service, 2020).

S’il réussit à se faire réélire en 2017 avec 52 % des voix, Bandić a vu sa popularité brutalement chuté lors de son dernier mandat, suite à d’importantes manifestations rassemblant jusqu’à 20’000 personnes et à  l’apparition de mouvements d’oppositions citoyens, Zagreb je NAŠ! (Zagreb est à NOUS !) en tête. Ces mouvements ont réussi, chose assez rare dans la région, à se transformer en opposition politique cohérente, unie et surtout durable sous la faîtière de Možemo! (Nous pouvons !) : ainsi, la coalition menée par Možemo! remporte 7 sièges sur 151 au Parlement croate lors des élections nationales de 2020, en coalition avec des partis de gauche opposés au SDP tels que Nova Ljevica (Nouvelle Gauche) ou la très radicale Radnička Fronta (Front Ouvrier). Durant ces mêmes élections, Milan Bandić échoue à se faire réélire et son parti, sobrement nommé “Bandić Milan 365 – Parti du travail et de la solidarité”, disparaît du Parlement, annonçant la couleur des élections municipales à venir.

Le score médiocre de Bandić lui-même aux élections nationales, avec à peine 1’789 voix préférentielles dans sa circonscription n’était que plus contrasté face à celui de son principal concurrent au poste de maire, Tomislav Tomašević, leader de Možemo!, qui obtient quant à lui 19’627 voix préférentielles. Ce score place alors le jeune politicien en seconde place dans la circonscription de Zagreb, à la suite directe du Premier Ministre sortant Andrej Plenković (32’208), et loin devant le troisième candidat, le désormais ex-président du Parti social-démocrate Davor Bernardić (13’775) (DIP RH, 2020). Comme le soulignait peu de temps avant les élections municipales le journaliste Tomislav Klauski, Tomašević partait clairement favori pour devenir maire de Zagreb, et ce avant même le décès de Milan Bandić.

Mais si la mort de Bandić a écarté la question de sa potentielle tentative de réélection, elle a néanmoins créé un vide politique que toutes les forces en présence ont tenté de combler dans une grande incertitude politique : de nombreuses spéculations ont ainsi circulé dès la fin des élections parlementaires de juillet 2020 autour d’une éventuelle candidature du populaire ministre de la santé HDZ Vili Beroš, tandis que des tractations sur une potentielle alliance se sont engagées entre le SDP et la « coalition verte-gauche” menée par Možemo!. Le HDZ décidera finalement de présenter le président de l’assemblée municipale Filipović tandis que le SDP partira seul au front pour (re)gagner le siège de maire (Bandić était en effet membre du SDP jusqu’à son exclusion en 2009). Mais ces deux tentatives resteront sans succès : en effet, les deux partis sont affiliés à Bandić, qu’ils ont tous deux soutenus (ou du moins été “accusés” de le faire) à un moment ou un autre de sa carrière politique.

Ce sont ainsi Tomislav Tomašević et Miroslav Škoro, nouveau venu en politique et fondateur du Mouvement patriotique, qui accèdent au second tour, avec un score respectif de 45 % contre à peine 12 % des voix. Parallèlement, Možemo! obtient 40,83 % des voix –soit 30 % de plus que le HDZ arrivé en seconde place– passant ainsi de 4 à 23 sièges sur les 47 du conseil municipal. Le parti reste ainsi à un siège près de la majorité absolue, qu’il pourra s’assurer avec les cinq élus SDP, idéologiquement proches malgré tout. Le Mouvement patriotique n’est néanmoins pas en reste malgré sa fondation récente en janvier 2020, et devient la troisième force politique non seulement de Zagreb (avec 10 % des voix), mais également dans toute la Croatie, selon l’analyse du portail Faktograf.

Malgré une campagne houleuse, où le débat politique a été phagocyté par d’incessantes accusations mensongères de la part du candidat d’extrême droite à l’égard du candidat de Možemo, le résultat du second tour ce dimanche 30 mai sera assurément sans surprise : avec la moitié des sièges au législatif municipal, le candidat de Možemo! Tomislav Tomašević, donné gagnant par les derniers sondages avec plus de 60 % des voix contre 20 % pour son concurrent, devrait l’emporter haut-la-main face au candidat du nouveau Mouvement patriotique. 

    Les balbutiements d’une révolution électorale ?

Néanmoins, si une nouvelle opposition l’emporte à Zagreb, le résultat de ces élections est à nuancer : comme le soulignait le journaliste Hrvoje Šimičević dans une colonne pour le portail Novosti, si le premier tour des élections fait bel et bien état d’une potentielle “révolte électorale” contre les deux partis dominants, emmêlés depuis près de trois décennies dans des scandales de corruption et de clientélisme, le HDZ et le SDP n’en ont pas pour autant essuyé des “pertes historiques” dans les municipalités et les comitats. Le HDZ est par ailleurs celui des deux partis qui se voit le moins contesté sur ses flancs : parti historique de l’indépendance croate, il bénéficie d’un électorat “fidèle” selon certains analystes, alors même que la popularité de ses deux principaux concurrents, le Mouvement patriotique à droite et le MOST plus au centre, a déjà commencé à s’effilocher. Ainsi, malgré quelques doigts brisés, le HDZ garde la haute main sur la politique croate.

Reste enfin à voir si les nouvelles oppositions, et tout particulièrement Možemo! désormais à la tête de Zagreb, réussissent à assumer pleinement un rôle durable dans la politique institutionnelle croate et à mettre à mal le duopole du HDZ et du SDP : comme nous le soulignions dans un autre article en juillet dernier, l’histoire politique croate a déjà vu beaucoup de nouvelles oppositions s’effondrer après à peine une législature. Aucune n’avait cependant connu le succès que Možemo! a rencontré ces dernières années.

Publié par leon-de-perrot-kopilas

Etudiant en Histoire originaire de Bosnie-Herzégovine, passionné par la politique et l'histoire de l'Europe du Sud-Est.

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